Un nom qui appelle à la douceur, qui évoque l’intime.
Une maison ancienne du sud de la France qui abrite cette petite merveille de 1929, "réinterprétée" en 2008 par un nez comptant de gros succès de parfumerie à son actif : Jean Guichard, créateur de Loulou, Secret Obsession et Deci-Delà, pour ne citer qu’eux.
Il n’en fallait pas davantage pour piquer ma curiosité. Bien m’en a pris !
Dès les premiers instants, on se sent en présence d’un parfum confortable, moelleux, riche, au sillage à la fois troublant et réconfortant, une odeur connue sans être pour autant immédiatement identifiable, un air de déjà-senti au sens positif du terme… un souvenir, une réminiscence, un parfum déjà porté ?
Un parfum "classique", toujours au sens le plus noble du terme.
Quelques hespérides en tête, mais veloutés, comme un jardin d’orangers, en Méditerranée, au soir tombant.
Une rose épanouie enveloppée d’un voile de patchouli, réhaussée de prune et de bois : l’espace d’un instant, je pense à Secret Obsession (tiens, tiens…) et à Organza Indécence. Une pensée, pas une copie conforme.
Le jasmin est perceptible, un jasmin frais, fleuri sans être entêtant, comme il en pousse autour de la Méditerranée. Un rien aldéhydé, peut-être… Hummm, je pense à Joy et à Arpège, tout à coup : ce ne sont pas les plus mauvais parfums de la création !
S’imposent alors les effluves fruités et veloutés de la pêche et de l’abricot, effluves qui embaument l’air des pays du Sud. Les fruits ne sont ni juteux ni sirupeux, mais délicatement chauffés au soleil, cuits, confits, et le parfum prend des allures de Nahéma (pêche /rose). Et surtout, surtout, en filigrane mais supportant l’harmonie du parfum, c’est Mitsouko que je reconnais (pêche confite/boisé chypré).
Ce parfum du sud, revendiqué comme hommage à la Riviera, prend des accents orientaux doux et langoureux.
L’ensemble est velouté, fondu, harmonieux, les notes s’unissent à la perfection.
Dieu des parfums, où donc ai-je mis le nez ? Ce parfum d’une belle complexité, et pourtant si facile à porter ne lésine pas sur les notes précieuses et les matières nobles ayant fait le succès de grands classiques.
Un fond baumé, musqué, crémeux complète à merveille la "recette" et renforce la beauté classique de cette fragrance inouïe.
Inouïe par son sillage, inouïe par son équilibre, son confort, et cette classe folle qu’elle dégage.
Bien que très présent et d’excellente tenue au fil des heures, ce n’est pas un parfum envahissant. Non, c’est plus délicat, plus ténu, féminin en diable et toujours ce moelleux, ce confort, ce réconfort : une odeur de peau, une peau parfumée, certainement… mais oui, c’est cela : un soupçon de vanille crémeuse se mêle au musc pour enrober l’ensemble d’une douceur infinie.
Une caresse, oui, c’est bien de cela qu’il s’agit ! Caresse légère comme une plume, caresse maternelle rassurante, caresse enfantine si touchante, caresse d’une chevelure parfumée sur une joue, caresse d’un velours, d’une étole de cachemire, d’un foulard de soie.
Caresse angélique, on touche à la grâce (Grasse ?)...
Les classiques, les parfums qui sentent le parfum ont encore de beaux jours devant eux !
Voici donc les longs jours, lumière, amour, délire !
Voici le printemps ! mars, avril au doux sourire,
Mai fleuri, juin brûlant, tous les beaux mois amis !
Les peupliers, au bord des fleuves endormis,
Se courbent mollement comme de grandes palmes ;
L'oiseau palpite au fond des bois tièdes et calmes ;
Il semble que tout rit, et que les arbres verts
Sont joyeux d'être ensemble et se disent des vers.
Le jour naît couronné d'une aube fraîche et tendre ;
Le soir est plein d'amour ; la nuit, on croit entendre,
A travers l'ombre immense et sous le ciel béni,
Quelque chose d'heureux chanter dans l'infini.
Puis un érudit dit : "Parle-nous de la Parole."
Et il répondit, disant :
"Vous parlez quand vous cessez d'être en paix avec vos pensées ;
Et quand vous ne pouvez d'avantage demeurer dans la solitude de votre cœur vous venez vivre dans vos lèvres, et leur son devient un divertissement et un passe-temps.
Dans bien de vos paroles, la pensée est à moitié massacrée.
Car la pensée est un oiseau de l'espace, qui dans une cage de mots peut certes déplier ses ailes, mais ne peut voler.
Il y a ceux parmi vous qui recherchent le bavard de peur d'être seul.
Le silence de la solitude révèle à leurs yeux leur moi dans sa nudité et ils voudraient s'enfuir.
Et il y a ceux qui parlent et qui, sans le savoir et sans le préméditer,
révèlent une vérité qu'ils ne comprennent pas eux-mêmes.
Et il y a ceux qui recèlent la vérité en eux, mais qui ne la disent pas avec des mots.
Au sein de tels êtres, l'esprit demeure dans le battement du silence.
Quand vous rencontrez votre ami sur le bord de la route ou sur la place publique,
laissez votre esprit animer vos lèvres et diriger votre langue.
Laissez la voix de votre voix parler à l'oreille de son oreille ;
Car son âme retiendra la vérité de votre cœur, comme le goût du vin persiste dans la bouche,
Alors que sa couleur est oubliée, et que le flacon n'est plus."
Le départ est très menthe glaciale, des notes déroutantes, persistantes, qui m’évoquent une mousse à raser "effet mentholé", ou un gel douche.
Vient ensuite un beau géranium, aromatique plus que fleuri, un cœur présent mais sans lourdeur, car contrebalancé par la fraîcheur mentholée, en touche de plus en plus en discrète, adoucie mais présente, en contrepoint d’une envolée d’épices.
Le parfum oscille entre fraîcheur et opulence, l’un équilibrant l’autre, pour se fondre dans la peau et révéler un parfum finalement intime : l’arrivée des muscs, sans doute. Des muscs différents, qui l’un donne un côté propre et savonneux (je reviens à mon gel douche ultra frais), et l’autre une animalité sensuelle (eh oui ! Peau + géranium = mélange détonnant pour mes sens…hummm).
Au final, une fougère rétro, un rien baumée (encens, santal, benjoin), modernisée par la menthe de tête.
Un parfum étonnant à la découverte ! J’étais à deux doigts de mon incontournable "beurk" (je supporte mal les odeurs de menthe !) et puis non ! La magie a opéré, en prenant son temps, certes !
Le sniffage du poignet a viré compulsivement au tic, ou au T.O.C !
Une révélation inattendue ! Sublime sur peau d’homme.
Sur touche, j'ai eu une moue vaguement déçue...ça ne sent quasiment rien, rien d'autre que l'alcool, vaguement parfumé, mais à quoi ???
Je l'ai pschitté...et ai pensé "ah, ce n'est donc que çà !".
J'ai senti de la rose, puis un truc vaguement éternuant et poivré qui m'a dérangée en tête, un peu vert, un peu piquotant, puis chatouillant, une pointe d'iris ? Puis de la poudre musquée...rien qui ne me retourne vraiment les sens.
Je l'ai oublié sur mon poignet pendant des heures, mais lui s'est rappelé à moi à chaque mouvement, en douceur, sans agressivité, mais avec présence !!!
Une présence qui s'intensifie quand arrivent enfin les muscs !
Ces muscs...ces muscs...je ne trouve pas mes mots pour les décrire. Très fins, délicats, cotonneux...aériens, doux, rassurants, cocons. A peine mêlés de rose, à peine bousculés par l'iris. Une douce rosée bienfaisante.
Il a fallu des heures pour que je capte la beauté et l'équilibre de ce parfum... Je crains que beaucoup ne passent à côté en le testant trop rapidement ! On dit que les notes sont toutes présentes en proportions égales, une formule des plus simples qui lui donne pourtant son caractère propre, à mille lieues de la production actuelle.
Ce n'est pas un parfum qui se donne facilement, qui explose avec évidence.
C'est un parfum filigrane. A la fois lumineux et diaphane.
Très réussi à mon nez.
Le commentaire de Monsieur mon fils à mon retour, - "Tiens, tu sens la Maman (ndlr = le musc blanc), mais pas tout à fait comme d'habitude" -, m'a confortée dans l'idée que ce parfum avait un truc !!!
J'ai 20 ans, je commence à travailler, et je cherche un parfum.
J'écume les parfumeries, les Guerlain me font de l'oeil. Je suis dans une période bleue (mais pas encore l'Heure Bleue)...le bleu du bouchon de Shalimar.
Personne n'a jamais porté de Guerlain autour de moi, je ne les connais qu'à travers les magazines, qu'à travers ma curiosité pour la maison Guerlain, que dans les testeurs, et mon premier salaire me permet d'entrer dans ce que je pense être "la cour des grands"...On est un peu bête, à 20 ans !!!
Je hume ce Shalimar qui me semble inaccessible, qui me semble être le summum de la féminité et du chic...moi qui sors de l'adolescence, et d'Anaïs Anaïs et Eau Jeune.
Au premier pschitt...tout est dit ! Shalimar, c'est moi !
On dirait le slogan d'une campagne de publicité !
Oui, ce parfum dont j'aime le nom...Shalimar "temple de l'amour", en sanscrit, les jardins de Shalimar, la belle histoire d'amour et le Taj Mahal...cela me plaît, et, peut-être, inconsciemment, tout ce qu'il y a autour de ce parfum m'attire, autant que le jus lui-même, je crois !
Jardins de Shalimar
Taj Mahal
Mais ce jus !!! Cette force et cette douceur entremêlées, cette vanille poudrée et crémeuse, ce benjoin, ces effluves cuirées et ambrées, et la fameuse guerlinade que je découvre...tout cela me colle rapidement à la peau !
Enfin, les dimanche et jours de fête, car... j'économise ce premier flacon d'eau de toilette.
Jusqu'au moment où je ne parviens plus à me passer de la fragrance, qui petit à petit s'est imprégnée en moi.
L'histoire d'amour a commencé...elle dure depuis plus de 20 ans !!!
Oh, avec des hauts et des bas, comme dans toutes les histoires. Des oublis, des abandons, des infidélités, des retours, des redécouvertes !
Shalimar m'a accompagné dans tous les moments heureux de ma vie... rencontres, mariage, naissances.
Et je l'ai de moi-même délaissé quand ça n'allait pas, comme si je voulais le préserver de ce qui me touchait !
Je l'ai porté dans toutes les concentrations, c'est le seul parfum dont j'ai conservé les flacons et la recharge.
C'est le seul parfum dont j'ai utilisé la gamme dérivée.
Bien sûr, Shalimar a changé, a évolué, a muté même...on le lui reproche beaucoup...moi la première !
Néanmoins, comme pour les gens qu'on aime, je lui pardonne ses failles.
Et comme pour les personnes qui nous sont précieuses, je savoure intensément chaque instant passé en sa compagnie.
Un tout petit flacon d’extrait, d’ essence de Guerlain, s’est imposé face aux énormes flacons d’eau de toilette ou de parfum dont je m’aspergeais autrefois.
Nous vivons désormais ensemble une autre vie, plus intime, et plus chaleureuse aussi.
Quand je pense à moi-même, je sens automatiquement Shalimar...
Que l’on interroge mes enfants, et ils répondront "Shalimar, c’est le parfum de Maman" , Monsieur mon fils ajoutant "c’est le parfum de ma vie".
Je me demande d'ailleurs si ce n'est pas l'odeur de ma peau !