Mon coeur s’ébat en odorant la rose
Et s’éjouit en regardant ma dame :
Trop mieux me vaut l’une que l’autre chose.
Mon coeur s’ébat en odorant la rose.
L’odeur m’est bon, mais du regard je n’ose
Jouer trop fort, je vous le jur’ par m’âme. Mon coeur s’ébat en odorant la rose
Et s’éjouit en regardant ma dame.
Dans les prés verts où le ruisseau
Passe et murmure,
Tu mires au cristal de l'eau
Ta tête pure;
Petite fleur qu'un souffle suit,
- Si parfumée, -
Par toi la brise de la nuit
Est embaumée.
Lorsque l'étoile, à l'horizon,
Pâle s'allume,
Sur ta corolle son rayon
Blanc se parfume;
Quand tu fuis les regards de tous,
Humble et discrète,
Ton doux parfum, ô Violette,
Monte vers nous.
Le premier souffle du printemps
Te fait éclore.
Et l'hiver qui blanchit nos champs
Te voit encore;
Dans la mansarde, ô douce fleur,
À la souffrance
Tu portes l'agréable odeur
Et l'espérance.
Quand nos larmes tombent sur toi,
Triste rosée,
Tu consoles dans son émoi
L'âme brisée;
Lorsque ton calice fermé
Devient tout pâle,
Ton dernier souffle qui s'exhale
Est parfumé.
Voici donc les longs jours, lumière, amour, délire !
Voici le printemps ! mars, avril au doux sourire,
Mai fleuri, juin brûlant, tous les beaux mois amis !
Les peupliers, au bord des fleuves endormis,
Se courbent mollement comme de grandes palmes ;
L'oiseau palpite au fond des bois tièdes et calmes ;
Il semble que tout rit, et que les arbres verts
Sont joyeux d'être ensemble et se disent des vers.
Le jour naît couronné d'une aube fraîche et tendre ;
Le soir est plein d'amour ; la nuit, on croit entendre,
A travers l'ombre immense et sous le ciel béni,
Quelque chose d'heureux chanter dans l'infini.
De nos pensers muets odorant interprète,
Fleur de ma bien-aimée, ô douce violette,
Fleur chère à nos amours et non moins qu’eux discrète,
Va trouver ma Rêveuse au front pâle et charmant,
Va parfumer son sein de ton souffle embaumant,
Va mourir sur son cœur, ô fleur que je respire !
Dans tes chastes senteurs qu’un peu de moi transpire :
Dis-lui bien..., dis-lui tout ce que je ne sais dire
Ni ne sais taire entièrement.
Quand je ne serai plus là, relâchez-moi,
Laissez-moi partir.
J'ai tellement de choses à faire et à voir.
Ne pleurez pas en pensant à moi,
Soyez reconnaissants pour les belles années,
Je vous ai donné mon amitié.
Vous pouvez seulement deviner
Le bonheur que vous m'avez apporté.
Je vous remercie de l'amour que chacun vous m'avez démontré,
Maintenant, il est temps de voyager seul.
Pour un court moment vous pouvez avoir de la peine.
La confiance vous apportera réconfort et consolation.
Nous serons séparés pour quelque temps.
Laissez les souvenirs apaiser votre douleur.
Je ne suis pas loin et la vie continue …
Si vous avez besoin, appelez-moi et je viendrai.
Même si vous ne pouvez me voir ou me toucher, je serai là.
Et si vous écoutez votre cœur, vous éprouverez clairement
La douceur de l'amour que j'apporterai.
Et quand il sera temps pour vous de partir,
Je serai là pour vous accueillir.
Absent de mon corps, présent avec Dieu.
N'allez pas sur ma tombe pour pleurer,
Je ne suis pas là, je ne dors pas,
Je suis les mille vents qui soufflent,
Je suis le scintillement des cristaux de neige,
Je suis la lumière qui traverse les champs de blé,
Je suis la douce pluie d'automne,
Je suis l'éveil des oiseaux dans le calme du matin,
Je suis l'étoile qui brille dans la nuit.
N'allez pas sur ma tombe pour pleurer,
Je ne suis pas là. Je ne suis pas mort.
Sarah Bernhardt dans la Princesse Lointaine, d'E. Rostand
***
En ce temps sans beauté, seule encor tu nous restes,
Sachant descendre , pâle, un grand escalier clair,
Ceindre un bandeau, porter un lis, brandir un fer,
Reine de l'attitude et princesse des gestes.
En ce temps sans folie, ardente, tu protestes !
Tu dis des vers. Tu meurs d'amour. Ton vol se perd.
Tu tends des bras de rêve, et puis des bras de chair.
Et, quand Phèdre paraît, nous sommes tous incestes.
Avide de souffrir, tu t'ajoutas des coeurs ;
Nous avons vu couler - car ils coulent, tes pleurs ! -
Toutes les larmes de nos âmes sur tes joues.
Mais aussi tu sais bien, Sarah, que quelquefois
Tu sens furtivement se poser, quand tu joues,
Les lèvres de Shakespeare aux bagues de tes doigts !
Edmond Rostand
Clairin : Sarah Bernhardt dans le rôle de Mélisande
"Je vous parle d'un temps que les moins de vingt ans... La Bohème, la Bohème..." Charles Aznavour
Quand la Bohême et les Bohêmiennes faisaient partie de l'ART, il y a longtemps, dans un monde ouvert à toutes les cultures...
Jeunes Bohêmiennes, Bouguereau
La Bohêmienne. 1890. Bouguereau
Bohémiens en Voyage
La tribu prophétique aux prunelles ardentes
Hier s'est mise en route, emportant ses petits
Sur son dos, ou livrant à leurs fiers appétits
Le trésor toujours prêt des mamelles pendantes.
Les hommes vont à pied sous leurs armes luisantes
Le long des chariots où les leurs sont blottis,
Promenant sur le ciel des yeux appesantis
Par le morne regret des chimères absentes.
Du fond de son réduit sablonneux, le grillon,
Les regardant passer, redouble sa chanson;
Cybèle, qui les aime, augmente ses verdures,
Fait couler le rocher et fleurir le désert
Devant ces voyageurs, pour lesquels est ouvert
L'empire familier des ténèbres futures.
Baudelaire, les Fleurs du Mal
Les roulottes, campement de bohémiens. Van Gogh
La Bohémienne, Modigliani
"L'Amour est enfant de Bohême, Il n'a jamais, jamais connu de loi"
Mon coeur est un palais plein de parfums flottants
Qui s'endorment parfois aux plis de ma mémoire,
Et le brusque réveil de leurs bouquets latents
- Sachets glissés au coin de la profonde armoire -
Soulève le linceul de mes plaisirs défunts
Et délie en pleurant leurs tristes bandelettes...
Puissance exquise, dieux évocateurs, parfums,
Laissez fumer vers moi vos riches cassolettes !
Parfum des fleurs d'avril, senteur des fenaisons,
Odeur du premier feu dans les chambres humides,
Arômes épandus dans les vieilles maisons
Et pâmés au velours des tentures rigides ;
Apaisante saveur qui s'échappe du four,
Parfum qui s'alanguit aux sombres reliures,
Souvenir effacé de notre jeune amour
Qui s'éveille et soupire au goût des chevelures ;
Fumet du vin qui pousse au blasphème brutal,
Douceur du grain d'encens qui fait qu'on s'humilie,
Arôme jubilant de l'azur matinal,
Parfums exaspérés de la terre amollie ;
Souffle des mers chargés de varech et de sel,
Tiède enveloppement de la grange bondée,
Torpeur claustrale éparse aux pages du missel,
Acre ferment du sol qui fume après l'ondée ;
Odeur des bois à l'aube et des chauds espaliers,
Enivrante fraîcheur qui coule des lessives,
Baumes vivifiants aux parfums familiers,
Vapeur du thé qui chante en montant aux solives !
- J'ai dans mon coeur un parc où s'égarent mes maux,
Des vases transparents où le lilas se fane,
Un scapulaire où dort le buis des saints rameaux,
Des flacons de poison et d'essence profane.
Des fruits trop tôt cueillis mûrissent lentement
En un coin retiré sur des nattes de paille,
Et l'arôme subtil de leur avortement
Se dégage au travers d'une invisible entaille...
- Et mon fixe regard qui veille dans la nuit
Sait un caveau secret que la myrrhe parfume,
Où mon passé plaintif, pâlissant et réduit,
Est un amas de cendre encor chaude qui fume.
- Je vais buvant l'haleine et les fluidités
Des odorants frissons que le vent éparpille,
Et j'ai fait de mon coeur, aux pieds des voluptés,
Un vase d'Orient où brûle une pastille...
Les transcriptions parfumées des univers littéraires ne m'émeuvent guère.
Ainsi "Baudelaire" de Byredo...
La démarche aurait pu être intéressante, la composition semblait alléchante : bois, cuir, tabac, poivre et baies, encens, ambre et patchouli...des notes "évidentes" dans l'univers baudelairien tel que je me l'imagine. Ne manque que l'absinthe, quoique...une note m'y fait furtivement penser.
Las, après un départ prometteur et affirmé bizarrement "revival eighties" (du XXe siècle !), le jus devient très consensuel, d'une banalité affligeante, comme si le créateur avait voulu devenir olfactivement correct, pour ne pas choquer.
Trop lisse, tout cela, trop propret, trop dans le ton des jus dilués de ce XXIe siècle, et surtout, très très loin de l'univers des Fleurs du Mal, même si soi-disant inspiré du poème "Parfum exotique".
Bon sang ! Il eût fallu là un parfum subversif, débordant de notes fortes, s’entremêlant, s’entrechoquant, s’épousant, se repoussant pour mieux s’unir ensuite, des notes à la fois lascives et violentes, des notes chaudes, incandescentes, brûlantes, tourbillonnantes, jusqu’à l’étourdissement des sens, avant le calme et la volupté d’après l’amour, et ses notes ambrées musquées, cumin aussi.
Un parfum riche, sombre, épais, baumé.
Ici, c’est un Baudelaire censuré auquel on a affaire, un Baudelaire bridé dans la sensualité, dans l’érotisme, - qualifié à l’époque de pornographie -, de ses vers. Un hors-sujet ! Pire : un non-sens total dans l'explication de texte.
Un parfum très 2010 dont les effluves allégés à l’extrême, voire dilués, eurent beaucoup déstabilisés le poète, tant on est loin de cet univers, de cette idée des odeurs, senteurs et parfums qu’il a voulu transcrire en mots choisis.
Estampillé "pour nous, les hommes !", c’eût été un déo spray tout à fait correct, même si peu original, dans la veine de ceux dont nous étouffent certains mâââles éprouvant le besoin d’affirmer leur virilité à coups de notes agressives dites masculines.
Pompeusement baptisé "Baudelaire", c’est une trahison !
Irrévérencieux à l’extrême, cet apprenti parfumeur dit "de niche" vend à prix indécent une fragrance essoufflée, tant elle ressemble à beaucoup de jus masculins (réussis, ceux-là !) des années 80, et même aux créations de certains voisins de niche, plus inspirés.
Choisir Baudelaire pour univers demande sensibilité, talent et imagination. N’est pas artiste qui veut, sauf si le marketing est désormais un art.
notes de tête : genièvre, poivre, cumin notes de coeur : jacinthe, cuir, encens, notes aromatiques notes de fond : papyrus, ambre noir, cuir
Portrait de Baudelaire par Gustave Courbet
Je me console en savourant le poème de Baudelaire, et en rêvant à ce qu’un parfumeur, un vrai, eût imaginé pour en retranscrire la richesse olfactive.
Parfum exotique
Quand, les deux yeux fermés, en un soir chaud d'automne,
Je respire l'odeur de ton sein chaleureux,
Je vois se dérouler des rivages heureux
Qu'éblouissent les feux d'un soleil monotone ;
Une île paresseuse où la nature donne
Des arbres singuliers et des fruits savoureux ;
Des hommes dont le corps est mince et vigoureux,
Et des femmes dont l'œil par sa franchise étonne.
Guidé par ton odeur vers de charmants climats,
Je vois un port rempli de voiles et de mâts
Encor tout fatigués par la vague marine,
Pendant que le parfum des verts tamariniers,
Qui circule dans l'air et m'enfle la narine,
Se mêle dans mon âme au chant des mariniers.