27 avr. 2010

Al Oudh, l'Artisan Parfumeur



Edouard DOIGNEAU (1865-1954),  Caravane dans le désert



Un précieux flacon à facettes décorées d'arabesques aériennes, une couleur ambrée en clin d'oeil au henné, un nom évocateur...le voyage peut commencer ! Une caravane parfumée s'étire dans le désert ocre et sable...







Très réussi à mon nez, un bel oud "comme là-bas", avec ce qu'il faut de retenue pour être accessible aux nez occidentaux. Un oud bien élevé, de prime abord.


Un rappel Lutensien dans l'harmonie du parfum : dattes, miel, cèdre et un cumin à la Femme de Rochas, une jolie animalité épicée cuirée enveloppée dans la rose et la fleur d'oranger.
Une rose safranée qui équilibre merveilleusement les notes de civette et de castoréum que je décèle, qui se révèlent et s'amplifient, et qui sont loin de me déplaire.
Santal et myrrhe, enveloppés de volutes d'encens, rappellent l'Arabie, terre d'origine de l'oud. Les baumes et la vanille arrondissent l'ensemble élégamment. Le voyage se poursuit, le dépaysement est complet.

Loin des pseudo ouds de bazar, -et de ceux de certains parfumeurs de niche-, pas aussi "effluves de chameau" que les ouds véritables, mais pas aussi olfactivement correct qu'il n'y paraît,  Al Oudh un excellent compromis pour une découverte fidèle de ce parfumage à l'orientale.
Bertrand Duchaufour a réussi là un fort joli exercice de style.


Sa tenue ? Un détail, pour une fois ! Totalement séduite, j'en ai oublié qu'elle pouvait être légère, comme souvent chez l'Artisan Parfumeur. 

Et j'imagine très bien m'enivrer de cette fragrance dans la nuque d'un homme...


 
 
VDD   

15 avr. 2010

Les parfums, Anna de Noailles


 
 Anna de Noailles, par Ignacio Zuloaga.

Les parfums

Mon coeur est un palais plein de parfums flottants
Qui s'endorment parfois aux plis de ma mémoire,
Et le brusque réveil de leurs bouquets latents
- Sachets glissés au coin de la profonde armoire -
Soulève le linceul de mes plaisirs défunts
Et délie en pleurant leurs tristes bandelettes...
Puissance exquise, dieux évocateurs, parfums,
Laissez fumer vers moi vos riches cassolettes !
Parfum des fleurs d'avril, senteur des fenaisons,
Odeur du premier feu dans les chambres humides,
Arômes épandus dans les vieilles maisons
Et pâmés au velours des tentures rigides ;
Apaisante saveur qui s'échappe du four,
Parfum qui s'alanguit aux sombres reliures,
Souvenir effacé de notre jeune amour
Qui s'éveille et soupire au goût des chevelures ;
Fumet du vin qui pousse au blasphème brutal,
Douceur du grain d'encens qui fait qu'on s'humilie,
Arôme jubilant de l'azur matinal,
Parfums exaspérés de la terre amollie ;
Souffle des mers chargés de varech et de sel,
Tiède enveloppement de la grange bondée,
Torpeur claustrale éparse aux pages du missel,
Acre ferment du sol qui fume après l'ondée ;
Odeur des bois à l'aube et des chauds espaliers,
Enivrante fraîcheur qui coule des lessives,
Baumes vivifiants aux parfums familiers,
Vapeur du thé qui chante en montant aux solives !
- J'ai dans mon coeur un parc où s'égarent mes maux,
Des vases transparents où le lilas se fane,
Un scapulaire où dort le buis des saints rameaux,
Des flacons de poison et d'essence profane.
Des fruits trop tôt cueillis mûrissent lentement
En un coin retiré sur des nattes de paille,
Et l'arôme subtil de leur avortement
Se dégage au travers d'une invisible entaille...
- Et mon fixe regard qui veille dans la nuit
Sait un caveau secret que la myrrhe parfume,
Où mon passé plaintif, pâlissant et réduit,
Est un amas de cendre encor chaude qui fume.
- Je vais buvant l'haleine et les fluidités
Des odorants frissons que le vent éparpille,
Et j'ai fait de mon coeur, aux pieds des voluptés,
Un vase d'Orient où brûle une pastille...




Anna de Noailles,  Le coeur innombrable


                                                                
                                                                  

2 avr. 2010

Baudelaire, Byredo




  
Les transcriptions parfumées des univers littéraires ne m'émeuvent guère.

Ainsi "Baudelaire" de Byredo...
La démarche aurait pu être intéressante, la composition semblait alléchante : bois, cuir, tabac, poivre et baies, encens, ambre et patchouli...des notes "évidentes" dans l'univers baudelairien tel que je me l'imagine. Ne manque que l'absinthe, quoique...une note m'y fait furtivement penser.

Las, après un départ prometteur et affirmé bizarrement "revival eighties" (du XXe siècle !), le jus devient très consensuel, d'une banalité affligeante, comme si le créateur avait voulu devenir olfactivement correct, pour ne pas choquer.
Trop lisse, tout cela, trop propret, trop dans le ton des jus dilués de ce XXIe siècle, et surtout, très très loin de l'univers des Fleurs du Mal, même si soi-disant inspiré du poème "Parfum exotique".

Bon sang ! Il eût fallu là un parfum subversif, débordant de notes fortes, s’entremêlant, s’entrechoquant, s’épousant, se repoussant pour mieux s’unir ensuite, des notes à la fois lascives et violentes, des notes chaudes, incandescentes, brûlantes, tourbillonnantes, jusqu’à l’étourdissement des sens, avant le calme et la volupté d’après l’amour, et ses notes ambrées musquées, cumin aussi.
Un parfum riche, sombre, épais, baumé.

Ici, c’est un Baudelaire censuré auquel on a affaire, un Baudelaire bridé dans la sensualité, dans l’érotisme, - qualifié à l’époque de pornographie -,  de ses vers.
Un hors-sujet ! Pire : un non-sens total dans l'explication de texte.

Un parfum très 2010 dont les effluves allégés à l’extrême, voire dilués, eurent beaucoup déstabilisés le poète, tant on est loin de cet univers, de cette idée des odeurs, senteurs et parfums qu’il a voulu transcrire en mots choisis.

Estampillé "pour nous, les hommes !", c’eût été un déo spray tout à fait correct, même si peu original, dans la veine de ceux dont nous étouffent certains mâââles éprouvant le besoin d’affirmer leur virilité à coups de notes agressives dites masculines.

Pompeusement baptisé "Baudelaire", c’est une trahison !
Irrévérencieux à l’extrême, cet apprenti parfumeur dit "de niche" vend à prix indécent une fragrance essoufflée, tant elle ressemble à beaucoup de jus masculins  (réussis, ceux-là !) des années 80, et même aux créations de certains voisins de niche, plus inspirés.

Choisir Baudelaire pour univers demande sensibilité, talent et imagination. N’est pas artiste qui veut, sauf si le marketing est désormais un art.


notes de tête : genièvre, poivre, cumin
notes de coeur : jacinthe, cuir, encens, notes aromatiques
notes de fond : papyrus, ambre noir, cuir


Portrait de Baudelaire par Gustave Courbet


Je me console en savourant le poème de Baudelaire, 
et en rêvant à ce qu’un parfumeur, un vrai, eût imaginé pour en retranscrire 
la richesse olfactive.



Parfum exotique
Quand, les deux yeux fermés, en un soir chaud d'automne,
Je respire l'odeur de ton sein chaleureux,
Je vois se dérouler des rivages heureux
Qu'éblouissent les feux d'un soleil monotone ;

Une île paresseuse où la nature donne
Des arbres singuliers et des fruits savoureux ;
Des hommes dont le corps est mince et vigoureux,
Et des femmes dont l'œil par sa franchise étonne.

Guidé par ton odeur vers de charmants climats,
Je vois un port rempli de voiles et de mâts
Encor tout fatigués par la vague marine,

Pendant que le parfum des verts tamariniers,
Qui circule dans l'air et m'enfle la narine,
Se mêle dans mon âme au chant des mariniers.

Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal


VDD
  

1 avr. 2010

Le parfum, Charles Baudelaire



La Belle du Harem, Adrien Tanoux




Le  Parfum

Lecteur, as-tu quelquefois respiré
Avec ivresse et lente gourmandise
Ce gravin d'encens qui remplit une église
Ou d'un sachet le musc invétéré?

Charme profond, magique, dont nous grise
Dans le présent le passé restauré!
Ainsi l'amant sur un corps adoré
Du souvenir cueille la fleur exquise.

De ses cheveux élastiques et lourds,
Vivant, encensoir de l'alcôve,
Une senteur montait sauvage et fauve,

Et des habits, mousseline ou velours,
Tout imprégnés de sa jeunesse pure,
Se dégageait un parfum de fourrure

Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal



26 mars 2010

Rose des Sables





J’ai longtemps regretté ma rose des sables. C’était le seul ornement de ma chambre d’enfant ; mon père l’avait ramassée dans le désert. Cette fleur de pierre, fille du vent, m’émerveillait. Il m’arrivait de croire que c’était un morceau d’étoile. J’étais un enfant heureux, j’allais en classe avec plaisir, je comprenais tout sans effort.

Mon maître paraissait sévère. Il venait de France, disait-on. Il avait les cheveux gris, les yeux gris. Il arrivait toujours en costume trois pièces, et, avant d’enfiler sa blouse, posait sur le coin du bureau sa montre de gousset en or, qu’il consultait de temps à autre. Le soir, avant l’étude, il me disait de porter cette montre chez lui, je n’ai jamais su pourquoi. C’était pour moi comme le saint sacrement. 

Un jour, il convoqua mes parents. Ils me rapportèrent, me voyant inquiet, qu’il n’avait aucun reproche à me faire, bien au contraire. Il leur avait dit que j’étais un enfant intelligent, qu’il ne faudrait jamais arrêter ma course, quelles que soient les circonstances. Il savait qu’ils étaient pauvres. Le soir même, bien que je n’eusse pas faim, ma part de purée augmenta, je compris que mon avenir était en route. 

On était en juin. Mon père décida, sur les conseils d’un ami arabe, qu’il fallait quitter l’Algérie pour la France ; des évènements graves se préparaient. Ce fut pour moi un coup de tonnerre. J’avais onze ans, j’avais lu dans les livres qu’il fallait être fort ; j’accusai le coup sans rien laisser paraître. Ainsi, il me fallait quitter ma terre, mes copains, mon instituteur, M. Coche. J’eus envie de lui faire un cadeau d’adieu. Mais quoi ? Je n’avais rien… 

C’est alors que je pensai à ma rose des sables. Je l’enveloppai dans du papier journal, je la lui offris à la fin des cours. Il défit le papier, regarda avec intensité, très ému, sans rien me dire. Il posa sa main sur mon épaule, ce fut pour moi comme une bénédiction. 

Les années passèrent, l’image de ce maître s’effaça dans ma mémoire, du moins je le croyais. Je regrettais même cette rose des sables qui résumait, à elle seule, mon enfance. Je devins professeur dans la banlieue parisienne. Dès la première année, j’eus la chance d’avoir un élève kabyle d’une intelligence lumineuse. Il venait de perdre son père, comme moi à son âge, il avait quinze ans. Je l’aidai de mon mieux à passer ce cap difficile. Je lui disais qu’il avait un bel avenir. Halam Yhaddadène est aujourd’hui médecin chercheur aux Etats-Unis. 

Le dernier jour de classe, comme il allait quitter le collège pour le lycée, il attendit que les autres élèves partent pour m’offrir un cadeau. Je défis le papier journal, sans deviner un seul instant ce qu’il pouvait contenir. 

C’était une rose des sables…

Maurice

(Mémoire de maîtres, paroles d’élèves. ed. Librio)

   

9 mars 2010

Angélique Encens, Creed





Un Shalimar en mieux, voilà ce que j’avais pensé et déclaré à l'époque où je l’ai découvert ! Et je continue de le penser, même si Shalimar, même un rien caricature de lui-même, reste cher à mon cœur.

Bergamote en tête, fraîche, douce, et mêlée à l'angélique qui adoucit les hespérides, les voile légèrement, tout en les gardant toniques par son côté acidulé.
Tubéreuse, rose, jasmin en cœur. Une note de violette, peut-être. Quelques épices et des bois précieux. Un cœur pourtant un peu difficile à se donner, même si immédiatement séduisant, et séducteur : une main de fer dans un gant de velours, une main de velours dans un gant de fer. Les extrêmes s’attirent, se repoussent, se rejoignent, s’épousent et ne se quittent plus.
Comme la froideur de certaines femmes peut envoûter les hommes, ce côté femme fatale qui bien souvent cache une grande sensibilité.

Le fond oriental est assez classique : de l'ambre gris, de la vanille, du benjoin...on se rapproche de la guerlinade. Une sacrée référence. Quand même !
Mais cette vanille-là est une infusion de vanille, douce, un peu transparente, peu sucrée, pas écoeurante, pas dominante dans le parfum, tout en adoucissant la fumée d'encens. Un encens un peu sec, légèrement baumé par la résine de benjoin.
Un petit côté Papier d’Arménie, en moins capiteux.

C'est un parfum qui oscille sans cesse entre moelleux et sec, qui se veloute avant de redevenir un rien âpre, qui se sucre pour mieux révéler ensuite sa facette plus masculine.
Envoûtant, mystérieux, élégant.

Un parfum femme-femme, à l'image de Marlene Dietrich ...
A la fois rêche comme ses costumes de drap de laine, et suave comme sa voix enchanteresse.
Très beau sur peau d'homme aussi, il prend une autre dimension, plus sèche.

Autant Shalimar est un oriental flamboyant, voyant, bruyant, même, parfois, un sari de soie chatoyante, brodé d'or, de sequins et de paillettes, autant Angélique Encens évoque une fragile incandescence, un chuchotement, la douceur feutrée et confortable d’une étole de cachemire.

Un oriental plus discret, plus secret, un parfum pour soi, pour s’abandonner, s’alanguir et rêver…
Un rien mélancolique, mais pas triste, non. De cette mélancolie douce qui émane de la nostalgie de certaines réminiscences. Il incite au calme, à la méditation.
Aussi diaphane que Shalimar est imposant, il n’en a pas moins un sillage qui perdure. On le pense éteint, il revient dans une brise délicate.
Et le pashmina devient voile. Le voile qui couvre une volupté, une sensualité retenues.
Marlene qui chante "La vie en rose" de sa voix inimitable…


Angélique Encens…la première fois que j’ai entendu ce nom, j’ai compris : Encens des Anges.



VDD   

12 févr. 2010

Balenciaga Paris


Portrait d'Émilie Flöge, 1902 
Gustav Klimt 
 
D'emblée on le compare au Dix, de la même maison, et on imagine une violette classique, poudrée, un rien surannée. Mais Paris est un parterre de violettes de sous-bois.
Certes, senti à la hâte, sur touche, il peut apparaître très fleuri-poudré à la manière du Dix. 
Sur la peau, où il se fond parfaitement tout en étant tenace,  il est épicé-boisé-chypré.


C'est une violette, oui, une verte violette, qui ne se donne pas aisément, et mérite qu'on l'attende. Elle n'est pas si modeste que cela, et se fait un peu désirer. Mais une fois découverte, presque cachée sous un lit de verdure, elle dure et perdure.
Ce sont des feuilles de violette, surtout, on retrouve exactement l'odeur que l'on obtient quand on les froisse. Arrive une sensation de fraîcheur humide, qui rappelle l'odeur de l'air que l'on respire dans un sous-bois, qui évoque le vert sombre.
Ici une note légèrement fruitée-acide-piquante : un fruit rouge ? Une baie ? Cette odeur m'évoque le cassis, ou plutôt le bourgeon de cassis.  A moins que ce ne soit l'oeillet,  un peu piquant, qui ne vienne apporter sa note poivrée. Une brève note de muguet, de rose aussi.
Puis cette note épicée, chaude et ronde...un bois parfumé. Serait-ce le cèdre, déjà ? Un patchouli doux ? La mousse de chêne, sans aucun doute, mais sans lourdeur non plus.


C'est un chypré épuré. 
Non pas opulent à la manière d'un Mitsouko, mais plutôt tendre à la façon d'un Miss Dior.
La verdeur reste en filigranne dans cette phase chyprée. La violette est toujours présente.
Le fond est velouté, tout en douceur et en rondeur : on y devine un musc blanc, un peu cotonneux, mais aérien. Il offre à la violette une très légère touche cosmétique.
Davantage parfum de peau que parfum poudré.
A la fois lumière et ombre.

On retrouve enfin un certain classicisme en parfumerie, que d'autres appelleront "moderne-rétro" et ce n'est pas pour me déplaire !




VDD  

28 janv. 2010

L'Eau(...deur du propre), par Serge LUTENS




Sitôt annoncée, à peine sentie par quelques privilégiés, et voilà que cette Eau fait déjà couler beaucoup …d’encre !
On crie déjà à l’imposture parfumée, on imagine un Serge Lutens à court d’idées compulsant fébrilement le grimoire des formules à la recherche de quelque recette "Sheldrakienne", on taxe de snobisme ultime le slogan "le savon le plus cher du monde", et on glose sur cette "rupture" annoncée par le maestro dans son univers.
On appelle déjà cette Eau un anti-parfum. Un OVNI chez Lutens ! Comment, lui, spécialiste des odeurs fortes, ne craignant le sale, le revendiquant, presque, a-t-il pu observer ce virage à 180 degrés ?

L’odeur du propre.
Qu’est ce que cela signifie aujourd’hui, dans notre monde supra-parfumé, où TOUT doit sentir « bon », maisons, bureaux, magasins,  ascenseurs, toilettes et autres lieux ? On frôle l’overdose de produits parfumants : cachez cette odeur de cuisine que nous ne saurions sentir ! A bas l’odeur naturelle d’une maison qui vit ! Vive les cache-misère parfumés !
Le propre ? Chacun a sa conception de l’odeur du propre : c’est la Javel pour les uns, les nettoyants ménagers pour les autres, l’odeur du désinfectant à l’hôpital, ou tout simplement l’utilisation du produit de base de l’hygiène : le SAVON.
Mais QUEL savon ? Depuis fort longtemps, on parfume les savons : fleurs, fruits, essences, et même parfums alimentaires. Comment s’y retrouver ?
Le savon de Marseille le plus neutre a une odeur, le savon d’Alep nature a une odeur caractéristique…comment s’en sortir de cette odeur de propre ?

On lit deci-delà des recherches de parfums qui sentent le propre…on veut le plus souvent des eaux fraîches, hespéridées, ou musquées. Tout ce que l’inconscient olfactif assimile à la propreté. L’un veut un parfum qui sente la crème Nivea, l’autre un parfum qui lui rappelle le déodorant Dove, le troisième l’exacte odeur de son assouplissant préféré. Quoi de plus normal ? Ce à quoi j’ai envie de répondre : mais utilisez donc vos produits en guise de parfum, puisque c’est cette odeur-là qui vous séduit !!!

Mais quand Serge Lutens imagine un parfum de propre, SA vision du propre, on crie à la trahison olfactive !!!

Et pourtant…Est-ce si aisé de créer une odeur apparemment simpliste quand on est habitué à créer des voyages parfumés ?
N’est-il pas plus délicat de faire sentir le propre, avec toute la subjectivité de cette odeur, pas forcément facile à capturer ? Quand on met du cumin dans un parfum, ça sent le cumin. Point. Mais du propre…

Voilà pourquoi, j’admire l’exercice de style, le travail de création, l’idée même.
Il se murmure que cette Eau est un projet de longue date, sans doute bien mûri.
Il se dit au niveau marketing qu’une partie de la clientèle des Salons désirait un parfum plus facile à porter que les créations existantes, tout en s’offrant la signature Serge Lutens.
Il est de bon ton pour une grande maison que d’avoir son Eau, sa Cologne, à côté de ses créations les plus sophistiquées.
Il est clair que pour une parfumista déçue, toute une clientèle en quête de propritude risque fort d’être séduite. Je pense à la clientèle d’Extrême Orient et sa quête quasi obsessionnelle de l’odeur aseptisée. Je pense à une clientèle américaine et à son parfumage "politiquement correct".

Une crainte cependant par rapport à ce "savon le plus cher du monde" : que cela ne ramène à une époque royale où on utilisait moult parfums et essences pour dissimuler tant bien que mal la crassitude  ambiante !
Pourvu que la clientèle d’aujourd’hui, pas forcément si éloignée dans sa conception de l’hygiène qu’on ne l’était il y a quelques siècles, pense à utiliser auparavant le savon le…moins cher du monde !!!

Le beau Serge est un tonton farceur ! Il jette là un pavé dans la mare, fait un élégant pied de nez à la production parfumée actuelle, brouille les pistes quant à la direction qu’il choisit aujourd’hui…Un flacon différent, un lieu de présentation autre, et le monde s’interroge et philosophe sur une possible implosion  programmée.
Où on parle d’essoufflement, j’entends un éclat de rire ! Aussi cristallin que l’est ce parfum.

Mais finalement, cette Eau, que sent-elle ?
Un peu d’hespérides en têtes, un cœur délicatement fleuri, un fond à peine musqué.
Elle rappelle la lessive Super-Truc-qui-lave-plus-blanc-que-blanc, Marvelon-qui-facilite-le repassage-et-efface-les-faux-plis, une eau de linge qu’on utilise pour rafraîchir les draps (quand il serait si simple de les laver, pour retrouver la fraîcheur du linge propre !!!).
Oui, sans doute, elle évoque tout cela. Pour Lutens, le message est clair : c’est la chemise blanche qu’on enfile après la douche.
Tout cela est frais, aéré, aérien, impalpable. Net, lumineux. Et d’une ténacité incroyable, tant sur la peau que sur les étoffes. On est loin d’une Cologne !

Et pourtant, une fois de plus, en humant cette odeur, je voyage…oh, bien moins loin que d’habitude. A quelques encâblures de chez moi. Il n’y a pas si longtemps…
C’est jour de lessive dans cette courée d’un faubourg populaire lillois. Vite, on sort les lessiveuses, énormes bassines de fer blanc. On fait bouillir l’eau, on prépare le savonnage, on y met le linge sale, et on tourne avec un grand bâton cette lessive. Une brosse dure pour frotter les cols, les poignets, les taches, et on replonge le linge dans la lessiveuse. Dans cette courée modeste où piaillent des enfants, où les anciens refont le monde, où les femmes ont les manches retroussées et le front en sueur, on s’active. Les vapeurs parfumées envahissent l’espace : ça sent le propre ! On étend sur des cordes, en travers de la cour, ces pièces de linge fumant, grands fantômes blancs et parfumés avec lesquels les enfants jouent à cache-cache.
Une pause : c’est l’heure du café à la chicorée. Avant de retourner à une dernière lessive.
Ce soir, les femmes seront exténuées, mais fières de pouvoir, dès demain, habiller leur famille de linge propre et frais, après une séance de repassage d’où s’échappera l’odeur de l’amidon.

Monsieur Serge, vous nous avez bien eus ! Et devez vous amuser beaucoup des essais philosophiques analysant, décortiquant, critiquant, rejetant cette odeur aussi simple qui fut certainement une des odeurs de votre enfance !



VDD  

19 janv. 2010

Cèdre. Serge Lutens

 

Cèdre du Liban, Chateau de La Doutre, 1904
 
Avec un nom si précis, je m'attendais à un jus précis : du cèdre. Point. 
Du bois. Avec son parfum, à la fois doux et sec, apaisant et velouté.
Que nenni ! C'était sans compter sur une nouvelle histoire olfactive du tandem Lutens/Sheldrake.

Cèdre, l'eau de parfum, s'ouvre sur des notes douces, oui, mais sucrées, presque alimentaires. J'y sens un miel ambré, et un parfum que j'ai d'abord du mal à identifier, le parfum de quelque chose qui se mange, et je fouille dans ma mémoire gustative, je me rappelle les mets orientaux dont je me suis délectée...et, oui, ça y est : c'est le parfum du sirop de cèdre ( oui, oui, ça existe au Liban et au Proche Orient ) dont on arrose certains desserts, là-bas, à l'autre bout de la Méditerranée.
Ce sirop parfumé également à la cannelle, épice emblématique des plats orientaux.

Cèdre serait-il un gourmand ? Je ne les affectionne guère mais là, je ne puis m'empêcher de le humer, encore et encore.

Les cèdres de l'Atlas, les cèdres du Liban, ceux de ma Turquie, sont là, et bien là.
Après ce passage sucré/miellé arrive ce que j'appelle l'armature des boisés de Lutens : enfin le majestueux bois de cèdre arrive !
Un bois un peu âpre de par le clou de girofle, un rien entêtant de par la tubéreuse, animalisé par la présence de musc, "fauvisé" par l'ambre.

Un sillage boisé animal qui ne me laisse pas indifférente. Loin de là. Assez troublant dans ses contrastes, comme l'est le fauve qui sait à la fois cultiver son côté sauvage et faire patte de velours.



VDD  

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